Le 7 avril 2003

Diffusé par Le Centre d'Information et de Documentation sur la Démocratie au Moyen-Orient, Bruxelles.
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Oui à la guerre contre Saddam, pour l'Irak
Interview de Saad Salman
Le Soir, Bruxelles

 

Le Soir : Cinéaste irakien réfugié à Paris, vous êtes favorable à l'intervention militaire en Irak. Pourquoi ?

Saad Salman : Je suis retourné clandestinement en Irak il y a un an et demi pour tourner « Baghdad On/Off » (1) ; j'ai rencontré à peu près toutes les couches de la société irakienne. Et je me suis rendu compte que l'Irak était suspendu hors du temps. L'Irak n'a plus de perspective d'avenir. J'ai regardé dans les yeux des Irakiens et j'ai vu une société meurtrie par trente ans de dictature, de nettoyage ethnique, de massacres, de déplacements de population,... Saddam a fait de mon pays un immense camp de concentration. Il n'y a pas d'autre solution que son départ. Cette pensée vient à chaque Irakien, chaque matin.

Le Soir : Pour l'Europe, il y avait une autre solution que l'intervention militaire.

Saad Salman : Saddam Hussein ne comprend qu'un seul langage, celui de la force. Vous devez ouvrir les yeux sur ce qui se passe aujourd'hui en Irak. Pour défendre son pouvoir, Saddam Hussein se sert de la population irakienne comme d'un bouclier humain. Je constate avec amertume qu'un dirigeant dont certains disent qu'il défend son pays, le monde arabe, le monde islamique, est moins soucieux de la vie de sa population que ceux que l'on présente comme une « armée d'envahisseurs ». Mais qui, aujourd'hui, tire sur les Irakiens ? Les fedayins de Saddam. Ces « escadrons de la mort » encadrent la population. Ainsi, plusieurs quartiers de Bagdad ont été encerclés par des tranchées remplies de pétrole.

Le Soir : Pour gêner l'avance de la coalition ?

Saad Salman : Non, les « dispositifs de défense » visent à prévenir un soulèvement ; Saddam n'a jamais préparé quoi que ce soit contre les troupes américaines.

Le Soir : Les soldats anglo-américains rencontrent une résistance importante et ne sont pas accueillis à bras ouverts - contrairement à ce que certains, aux États-Unis, avaient laissé entendre.

Saad Salman : Vous ne m'avez pas écouté. La population irakienne est encadrée par trois dispositifs. Un, par les milices, dans lesquelles tous les garçons sont enrôlés de force dès 14 ans. Deux, ces milices sont encadrées par les fedayins de Saddam, qui empêchent tout mouvement de défection. Et trois, chaque famille, chaque quartier est contrôlé par le comité de quartier du parti Baas. Dans chaque ville, il y a un millier de fedayins de Saddam qui sèment la terreur. La population est prise en otage. Savez-vous ce qu'on fait, depuis vingt ans, à celui qui exprime la moindre critique à l'égard de Saddam Hussein ? On lui coupe la langue. Et j'entends dire en Europe : « Vous voyez, les Irakiens ne parlent pas contre Saddam ». Mais on ne voit pas que leurs langues ont été coupées.S

Le Soir : « Penser que les États-Unis soient animés par le seul souci de civiliser le système politique irakien, c'est prendre les vessies pour des lanternes », nous déclarait, lundi dernier, un intellectuel belge d'origine palestinienne (NDLR : Bichara Khader, de l'UCL). Que répondez-vous ?

Saad Salman : Il est très clair que les Américains sont intervenus pour sauvegarder leurs intérêts. Cela dit, si vous croyez qu'ils viennent chercher le pétrole, vous vous trompez. Parce qu'ils ont déjà le pétrole du Moyen-Orient, le pétrole saoudien, et même le pétrole irakien. Mais s'il est vrai que les Américains ne sont pas là-bas seulement pour libérer les Irakiens de la tyrannie, qu'ils sont là aussi, et peut-être avant tout, pour protéger leurs intérêts géostratégiques, qu'est-ce que ça change ? Si les intérêts des Irakiens, aujourd'hui, coïncident avec les intérêts américains, profitons-en ! On a un intérêt commun : la chute de Saddam Hussein.

Toutes les puissances mondiales sont d'abord motivées par leurs intérêts. Or je constate que les médias européens ont analysé à la loupe les discours des responsables américains ; on a confronté ces discours avec les réalités de terrain, avec le passé de la politique étrangère des États-Unis. En revanche, quand le président français Jacques Chirac affirme qu'il s'oppose à la guerre pour des raisons morales, personne ne lui demande : quelle morale ? La morale du groupe pétrolier ElfTotalFina (NDLR : qui a mené des négociations avancées avec le régime irakien durant les années 90) ? La morale des mercenaires en Afrique ? La morale de la Mairie de Paris ? Chirac a passé trente ans à essayer d'être l'ami de Saddam ; il n'a de leçon de morale à donner à personne.

Le Soir : Ne peut-on penser qu'il a voulu surfer sur la vague de refus de la guerre incontestable dans l'opinion publique ?

Saad Salman : Vous raisonnez comme si les dirigeants politiques suivent l'opinion publique. Pour moi, l'opinion publique est fabriquée, manipulée. On entretient depuis longtemps la confusion entre Saddam et l'Irak ; on a tendance à présenter Saddam comme une victime. Aux manifestants pacifistes, je dis ceci : où étiez-vous quand l'Otan est intervenue au Kosovo ? Les bombardements de l'Otan sur la Serbie n'étaient-ils pas aussi forts que les bombardements anglo-américains sur Bagdad ? Or il n'y avait personne alors dans les rues. Pourquoi ? Parce qu'on avait présenté les choses de manière conforme à la réalité. Mais aujourd'hui, je n'entends pas souvent dire : voilà un dictateur qui, depuis trente ans, tyrannise son peuple ; voilà un dirigeant sans scrupule, qui a utilisé des armes chimiques contre son peuple ; voilà un dictateur qui est à l'origine de guerres meurtrières contre l'Iran et contre le Koweït. Au contraire, j'entends parler d'une « guerre d'agression » contre l'Irak, alors que c'est une guerre pour l'Irak. Moi qui suis un homme de gauche, je suis effaré d'entendre des gens de gauche dire : « Plutôt Saddam que Bush ». Deuxième chose : on fait mine d'oublier que des partis politiques, en Europe, sont corrompus par l'argent du pétrole.

Le Soir : Vous faites référence au procès Elf.

Saad Salman : N'êtes-vous pas choqué par le fait que l'on se sert de régimes mafieux pour remplir les caisses de partis politiques européens ? Acceptez-vous que le pétrole soit le moyen de la corruption de la démocratie européenne ? Moi, je refuse !

Le Soir : De manière générale, les intellectuels d'origine arabo-musulmane ont pris position contre la guerre. Les rares qui ont soutenu l'intervention sont Irakiens, tel Kanan Makiya (2), férocement critiqué par Edward Saïd, un des plus prestigieux intellectuels palestiniens (3). Vous avez vous-même subi la censure : « Baghdad On/Off » a été refusé au Festival du film arabe, organisé l'été dernier à l'Institut du monde arabe, à Paris.

Saad Salman : L'Institut du monde arabe n'est qu'une vitrine des régimes arabes ; son conseil d'administration est constitué de représentants des ambassades arabes et de fonctionnaires du Quai d'Orsay (NDLR : les Affaires étrangères françaises). Quant aux intellectuels arabes en Occident, je leur dis ceci : c'est très facile de parler quand on n'a pas vécu sous le régime de Saddam ; c'est très facile de s'enfermer dans une idéologie. Car les nationalistes arabes ne parlent pas avec leur coeur ; ils parlent de leur idéologie. Depuis 30 ans, Edward Saïd n'a pas prononcé un mot pour dénoncer Saddam Hussein. Pour lui, il faut être contre Sharon (NDLR : le Premier ministre israélien). Il ne s'est jamais élevé contre le gazage d'enfants kurdes par Saddam.

Le Soir : Avez-vous l'impression que ceux-là demandent au peuple irakien de se sacrifier pour sauver l'unité du monde arabe, et la Palestine en particulier ?

Saad Salman : Je ne veux pas opposer la question palestinienne à la question irakienne. C'est un amalgame inacceptable. Les régimes arabes utilisent la question palestinienne comme alibi à l'absence de liberté, de démocratie, de développement économique et social, de projet. En Syrie, en Libye, en Égypte, en Algérie, en Irak, ils ont mené leurs pays à la ruine. Ils n'ont plus aucun projet, leur idéologie est morte. Alors ils se servent de la Palestine comme d'un prétexte pour justifier leur pouvoir. A quelle aberration est-on arrivé ! Dans cette région, on cultive aujourd'hui une culture de la mort, mais aucun projet de vie. On considère que celui qui se fait sauter dans un café de Tel-Aviv rempli d'enfants, de civils, est un martyr.

Le Soir : Mais la rue arabe manifeste contre la guerre...

Saad Salman : Les caméras de télévision européennes aiment filmer des milliers d'excités, qui, après la prière du vendredi, brûlent des drapeaux américains. Mais on omet de préciser que ces gens déshérités ont été autorisés, pour une fois dans leur vie, à manifester. Et que seuls deux thèmes sont tolérés : la Palestine ou l'Irak. Comment pouvez-vous parler de la « rue arabe », de l'opinion arabe ? Il n'y a pas de société civile dans les pays arabes : depuis cinquante ans, les populations n'y respirent que l'idéologie.

Le Soir : Que pensez-vous de la théorie des dominos, selon laquelle le changement de régime à Bagdad favoriserait la démocratisation progressive des pays arabes ?

Saad Salman : Une chose est sûre : en Irak, ce ne sera pas pire que Saddam Hussein. Depuis vingt ans, la société irakienne a été démantelée. On peut construire ce qu'on veut : installer un nouveau Saddam ; ou un régime qui met au premier plan les valeurs humaines et qui pourra favoriser leur propagation au Moyen-Orient. Que veulent les gens de là-bas ? La paix. Cette région, dessinée par les Anglais et les Français, n'a connu que la guerre, la haine, l'oppression des minorités. Les Européens ont échoué lamentablement au Moyen-Orient depuis un siècle et demi. Alors qu'ils laissent faire les Américains ! Les Américains pensent que les valeurs universelles, la dignité humaine, font partie de leurs intérêts stratégiques. Cela paraît étrange aux Européens, car c'est un langage nouveau pour eux. Je comprends qu'ils n'y croient pas parce qu'ils restent imprégnés par la culture de la néocolonisation, par la culture du mépris pour les peuples d'ailleurs ; parce qu'ils restent convaincus, dans le fond, de leur supériorité : « Nous sommes des démocrates, mais les autres peuples, notamment ceux du Moyen-Orient, ne sont pas capables d'être des démocrates ». Ce serait « culturel ». N'est-ce pas plutôt parce qu'il est plus facile de faire des affaires avec des dictateurs ? De construire un chemin de fer pour sortir les matières premières et installer un contremaître sur place ? Quelle était la position française avant le déclenchement de la guerre ? Renforcer l'embargo, donner un délai supplémentaire aux inspecteurs de l'ONU, c'est-à-dire prolonger les souffrances du peuple irakien et la domination de Saddam Hussein. C'est inacceptable.

 

Propos recueillis par Dominique Berns

(1) Vents du Sud Productions, tél./fax : 33.1.43.61.81.61 ; e-mail : vdsprod@noos.fr.

(2) Kanan Makiya a révélé les atrocités du régime irakien dans La Machine Infernale : Politique de l'Irak Moderne (Lattès, 1991, sous le pseudonyme « Samir Al-Khalil »). À lire : l'interview qu'il a donnée à Proche-Orient Info le 6 mars (www.proche-orient.info).

(3) « Misinformation about Iraq », sur le site : www.edwardsaid.org.

 

« Être moi-même, voilà mon engagement »

Saad Salman

Né en 1950 à Bagdad, Saad Salman obtient son diplôme à l'École des Beaux-Arts de Bagdad en 1969 et devient réalisateur à la télévision irakienne. La même année, ses convictions politiques le contraignent à quitter l'Irak. Il revient en 1973, mais c'est une année de prison qui l'attend. En 1974, il s'installe à Beyrouth, qu'il quitte pour Paris en 1976. On lui doit notamment, en 1998, « Le Procès K Omar Raddad », documentaire refaisant, à décharge, le procès d'Omar Raddad (avec la journaliste Eve Livet) ; et, en 2002, « Baghdad On/Off », road-movie à travers le Kurdistan irakien, un film à mi-chemin entre le documentaire et la fiction.

© Rossel et cie sa, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2003

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